Être une femme est éminemment social. On ne peut être une femme simplement à cause d’un profond sentiment intérieur, aussi puissant, persistant et bouleversant qu’il puisse être. On peut être une personne née homme mais malheureuse, qui rejette en bloc tous les stéréotypes de genre associés à son sexe et préfère de loin ceux associés au sexe féminin (même s’il s’agit de codes subversifs comme être une femme butch). On peut vouloir « vivre comme une femme »[1] et peut-être, à force de le faire, le devenir partiellement, voire totalement, qui sait ?

Cependant, pour que des femmes, qui ont été assignées à la classe dominée et socialisées comme telles depuis leur naissance, et des personnes nées hommes, qui veulent vivre comme elles, en viennent à bâtir des solidarités, encore faut-il partir sur des bases de respect mutuel et reconnaître le vécu différencié de chacun.e.

Les féministes assignées femmes à la naissance ne sont pas heureuses d’être des femmes. Elles rejettent partiellement ou totalement les codes de conduite qui viennent, dans une société patriarcale, avec leurs organes génitaux. Sinon, elles ne seraient pas féministes. Ainsi, les appeler « cis » et leur attribuer une position dominante me semble un point de départ plutôt malheureux. On leur attribue un profond sentiment intérieur d’être « femmes » qu’elles-mêmes ne ressentent pas forcément ou, du moins, qu’elles ressentent davantage comme quelque chose imposé de l’extérieur[2].

Si l’on a été assigné homme à la naissance, il faut reconnaître que cela venait avec des privilèges, même si les codes de conduite qui y étaient attachés nous dégoutaient profondément, voire nous rendaient malheureux/malheureuse au point de commettre des tentatives de suicide. Il faut reconnaître qu’il existe des structures objectives qui, du point de vue macro, favorisent une classe (les hommes) au détriment de l’autre (les femmes). Cela ne veut absolument pas dire qu’au niveau micro, aucun homme ne pourra jamais avoir des conditions matérielles d’existence pires qu’aucune femme. Cela est très possible, tout comme certains capitalistes, propriétaires de PME, constamment sur le bord de la faillite sont probablement moins « chanceux » que certains hauts salariés qui gagnent 100 000$ dans un travail qu’ils aiment. Cela ne fait malheureusement pas moins des premiers des capitalistes; il s’agit position objective au sein d’une structure objective.

Cette position qu’on occupe au sein de la structure de classes de sexes n’est peut-être pas immuable. Cependant, si elle ne détermine certainement pas à 100% nos valeurs, nos goûts et notre personnalité, affirmer qu’elle ne nous détermine pas du tout serait tout aussi mensonger. Si l’on souhaite changer de classe et vivre comme une femme, il faut être conscient.e que l’on va vers la classe des opprimées et que, pour beaucoup des personnes qui la composent, cela n’a rien d’amusant ni de satisfaisant. Il faut reconnaître que l’on fait cela à partir de son privilège de personne assignée homme à la naissance, même si on est la personne la plus malheureuse, souffrante et discriminée de la terre.

Des personnes assignées hommes pourraient en venir à se comporter comme n’importe quelle personne socialisée femme dès la naissance, qui sait ? Mais le contraire est également possible : des personnes ayant reçu une socialisation partiellement masculine pourraient maintenir, malgré elles, certains comportement typiquement masculins et cela a été constaté à plusieurs reprises par le passé : agressions sexuelles dans des prisons, des refuges pour femmes, des vestiaires[3], menaces à teneur sexuelle sur internet, monopole de la discussion, invalidation de la parole des personnes nées femmes[4], manipulation[5], etc.

Si ces exemples ne sont pas suffisants pour condamner l’ensemble des personnes trans homme vers femme, on ne peut non plus balayer du revers de la main les inquiétudes des femmes face à la venue de personnes nées hommes (et donc avec un pénis, pour les transgenres qui choisissent de ne pas faire de chirurgie et qui ne sont donc pas transsexuels) dans leurs espaces non-mixtes. Ces femmes peuvent avoir été victimes de violence conjugale, d’agressions sexuelles, de harcèlement, etc. Elles sont elles aussi les mieux placées pour savoir ce qui est bon pour elles ! On ne peut simplement assimiler leurs préoccupations ou leurs demandes à de l’intolérance crasse sans par là même invalider leur parole.

Mais qu’est-ce qu’une femme?

L’essentialisme n’est pas de penser que si on nait avec un vagin, on est une femme. Cette affirmation n’est qu’une constatation de comment fonctionne la socialisation genrée : lorsque l’on nait avec un vagin (ou des organes génitaux mixtes qui ont été considérés comme plus près de « vagin » que de « pénis »), on nous éduque à devenir une femme. Il ne s’agit donc pas d’un déterminisme biologique. Penser, au contraire, que l’on peut naître déjà femme (que ce soit avec un vagin, un pénis ou des organes génitaux mixtes), voilà une déclaration essentialiste contre laquelle bon nombre de féministes se battent depuis plusieurs décennies. Le concept plutôt récent d’ « identité de genre » semble aussi loufoque, aux oreilles de plusieurs féministes, que les déclarations de Rachel Dolezal qui « s’identifie comme noire ». L’affirmation selon laquelle l’identité de genre existe, mais pas l’identité de race, ne repose que sur la foi des personnes qui la prononce.

Affirmer que l’on est une femme absolument indépendamment de ce que le reste de la société en pense est donc heurtant pour les féministes qui tentent au contraire de démontrer que ce qu’elles sont et ce qu’elles font n’a rien de naturel ni d’inné, mais leur est imposé socialement. Accepter que l’on puisse naître femme en dehors de toute socialisation reviendrait à piler sur les fondements de la lutte féministe. Difficile de ne pas sentir que nous revivons encore une fois la même chose : une invalidation de nos besoins et une subordination de ceux-ci aux intérêts d’autrui.

Des solidarités, oui, mais à quel prix?

Affirmer que l’identité de genre n’a absolument rien à voir avec la biologie et la socialisation qui s’en suit ne peut constituer un point de départ pour bâtir des solidarités entre la communauté trans et les féministes radicales. Toutefois, si ces dernières refusent que l’on puisse être une femme en son fort intérieur puisqu’il n’y a pas d’essence féminine, mais seulement une condition imposée par la classe des hommes, peut-être peuvent-elles admettre que toutes les personnes assignées hommes à la naissance ne sortent pas grandes gagnantes du patriarcat. C’est le cas, notamment, des homosexuels, qui ébranlent la famille hétérosexuelle comme pilier social de l’exploitation des femmes. Certains hommes seraient eux aussi opprimés par le patriarcat, pour ne pas se conformer suffisamment avec les attentes de la masculinité. L’idée n’est pas d’établir une comparaison quantitative afin de déterminer s’ils le sont plus ou moins que certaines femmes. De toutes façon, nous n’avons pas de « souffromètre » et il ne s’agit pas, non plus, d’un concours du plus souffrant. Il s’agit de différences qualitatives : ce ne sont pas les mêmes oppressions, mais elles ont probablement la même source. Ces personnes auraient elles aussi avantage à se révolter, tout comme les petits capitalistes qui en arrachent pourraient souhaiter la fin du capitalisme. Des alliances pourraient donc se former entre les différents groupes opprimés par le patriarcat. Plutôt que d’allonger à l’infini le cigle LGBTQ2 et démultiplier les carcans, peut-être que les personnes qui ont des sexualités ou des identités non conformes pourraient s’allier pour mettre fin à ces carcans. Nous pourrions alors rêver d’un avenir plus libre et plus doux, avec des gens qui aiment des gens, des gens qui s’habillent de telle façon ou qui aiment tels jouets, tels sports ou telles occupations.

Cependant, ce n’est pas aux femmes de prendre soin de l’ensemble des écorchés de la Terre, ni même du patriarcat. Aussi choquant que cela puissent sonner aux oreilles de certain.e.s, nous ne sommes pas les mères du monde et encore moins responsables de la souffrance de tous et toutes. Si certains hommes ou personnes nées hommes font les frais d’une structure qui auraient pu les servir mais à laquelle ils/elles dérogent, les femmes peuvent bâtir des solidarités avec ces personnes, mais elles n’en ont certainement pas l’obligation. Et surtout, cela ne peut pas se faire dans n’importe quelles conditions et notamment au détriment de leurs revendications. Pourquoi les autres hommes critiques du patriarcat ne font-ils pas, eux, un peu de care avec ces personnes ! Ont-ils peur de se sentir émasculés ?

Il n’y a pas, d’un côté, les « vrais hommes » et de l’autre, « le reste », ce paquet informe de gens aux conditions diverses et parfois irréconciliables. Les femmes ont le droit d’exister pour et par elles-mêmes, comme classe. C’est ce qu’on a appelé la lutte féministe.

[1] Expression reprise d’une personne trans : https://twitter.com/GenderMinefield?lang=fr

[2] Voir, à ce sujet, ce texte de la même personne trans sur son blog personnel : https://newnarratives2014.wordpress.com/2014/05/16/how-is-gender-harmful-and-what-does-the-idea-of-gender-abolition-mean-to-trans-women/

[3] http://nounequalrights.com/information/wpcontent/uploads/2014/05/TheThreattoWomenandGirlsIllustrated-1.pdf

[4] https://terfisaslur.com/

[5] https://4thwavenow.com/2016/04/27/shrinkingtosurviveaformertransmanreportsonlifeinsidequeeryouthculture/

 

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