(Source de l’image: Facebook de Assignée garçon, janvier 2017).

Nombreuses sont les critiques qui ont été émises à l’endroit de la Marche des femmes qui a eu lieu samedi dernier. Moi la première à en dénoncer le discours ultra-libéral. Mais mon but n’est pas d’en parler ici. J’aimerais plutôt parler d’une remarque qui est venue me dresser le poil des jambes, surtout considérant qu’une des premières choses attaquée depuis l’arrivée de Trump concerne le corps des femmes.

Moi aussi, je suis tannée d’être définie par mon corps. Je suis tannée que, parce que j’ai des seins et un vagin, je dois avoir plus de sensibilité, avoir l’instinct maternel, raffoler du ménage, aimer le maquillage, être dépendante, précaire et avoir la charge sociale de prendre soin d’autrui sans aucune reconnaissance. Je suis tannée qu’avant même que j’ouvre la bouche, mon corps me trahisse et lance le message aux autres que je ne dois pas être prise au sérieux. Je suis tannée que la société me dise qu’à cause de mon corps, je ne peux avoir d’ambition, je ne peux atteindre certaines sphères sociales et je suis tannée qu’on me claque la porte parce que je porte en moi le potentiel d’un congé de maternité.

Comme plusieurs d’entre-nous, mon corps de femme, je l’ai détesté, je lui ai fait du mal. J’ai eu honte de mes menstruations, j’ai eu honte d’en parler, de cette chose normale qui me faisait pourtant sentir sale. J’ai eu honte de mon corps, à un point tel que pendant des années la nourriture a été pour moi un enfer, un vice qui allait me faire grossir et montrer au monde entier que je n’étais pas digne d’être une femme admirable. À l’adolescence, j’ai longtemps pensé que ma vulve n’était pas normale quand je voyais celles des femmes dans la pornographie. J’ai longtemps pensé que j’avais une maladie car j’avais du poil. J’ai longtemps pensé, comme plusieurs d’entre-nous sans doute, que pour être une femme, je devais me charcuter le corps, ou plutôt, «souffrir pour être belle», comme on disait. D’ailleurs, ce slogan n’est que trop éloquent: être femme, c’est être belle et… souffrir en silence. J’ai compris plus tard que mon aversion pour mon corps n’était pas un problème individuel: on apprend aux femmes à détester leur corps. On nous apprend très jeune que notre valeur sociale réside en grande partie dans notre apparence, et que cette apparence est définie par une société patriarcale qui fait de nous des objets au service de la classe masculine. Un monde qui fait de nos corps des fétiches, qui sexualise chacun de nos traits, qui exotise toutes celles qui ne sont pas blanches. Un monde qui fait de nos corps des accessoires, des trophées, des terres à s’approprier, des champs de batailles.

Et ça ne s’arrête pas là (comme si ce n’était pas déjà assez): la féminité, ce n’est pas tout. Parce que même si aujourd’hui je ne me maquille pas, ne m’épile pas et que je porte des vêtements neutres, je continue de me faire harceler dans la rue, je continue d’être celle qui torche mes camarades, je continue d’être infantilisée par mes collègues et d’en arracher plus qu’eux financièrement. Bien plus qu’une question de féminité, ce nos corps qui sont marqués socialement, ce sont à cause de nos corps que nous sommes placées dans la catégorie secondaire, que nous sommes l’Autre, face à l’absolu masculin, comme disait Simone de Beauvoir. C’est pour cette raison que l’idée de «nature féminine» est si tenace: les femmes sont réduites à leur corps et à leur capacité d’enfanter, et on leur a greffé tout un attirail de caractéristiques sociales que l’on a naturalisé afin de justifier la domination masculine: les femmes portent les enfants: elles sont donc naturellement faites pour le travail à la maison, le don de soi, elles sont moins ambitieuses, elles ne peuvent raisonner, etc. Le fait d’être marquée anatomiquement d’attributs génitaux féminins n’est donc pas anodin: il nous réduit, dès notre naissance, à des outils pour la classe masculine. C’est à cause de nos corps que nous sommes collectivement exploitées et appropriées, pas à cause d’un sentiment intérieur et encore moins d’un choix. Parce que quand t’es une femme tu réalises bien vite que t’en a pas, de choix. Bien qu’il soit temps de mettre fin à tout ce déterminisme biologique qui ne sert qu’à maintenir les femmes dans la subordination, il est faux de dire que notre corps n’a pas d’importance dans notre expérience en tant que femme dans ce monde. Parce que si c’est le cas, par quoi sommes nous définies? Sur quelle base se réunir pour penser un autre monde? Mon expérience en tant que femme ne se résume pas à mon rapport avec la féminité, ni à comment je souhaite me définir individuellement. Bien au contraire, nos corps nous imposent des limites et servent de socle à notre socialisation féminine qui, nous l’oublions souvent, est une expérience profondément marquée par la violence. On oublie qu’être femme ne se résume pas par mettre du eye liner et aimer le rose. Être une femme, c’est manger des claques toute sa vie et ce, peu importe comment tu t’identifies. C’est se faire réprimer quand on prend trop de place, c’est se faire dire qu’on est dans notre semaine quand on ose mettre notre pied par terre. C’est se faire taper le cul dans les bars, c’est se faire interrompre quand on parle, c’est écouter les problèmes des autres, c’est torcher son chum, ses camarades, c’est entendre qu’on est naturellement faites pour se donner (entendre ici être exploitée), particulièrement quand on est racisée. C’est se faire dire qu’on est mal baisée quand on est féministe, ou lesbienne. C’est constamment se faire rappeler notre rôle social et surtout, les conséquences que l’on peut subir lorsque l’on tente d’en déroger. Peu importe nos goûts et nos intérêts personnels, nos corps sont continuellement transformés en objet sexuel, en machine à bébés, et nous en bonnes à servir la société. Et on en a assez. Nous voulons, et nous avons notre mot à dire.

Depuis des siècles, nous sommes obligées d’entrer en relation avec les hommes pour survivre, nous oublions qu’aujourd’hui ce sont encore des milliers de filles et de femmes qui subissent le mariage forcé et ce, pour unique raison qu’elles sont des femmes. Nous oublions que des milliers de femmes choisissent ou sont forcées de faire avorter un embryon parce qu’il est féminin et qu’une femme vaut moins socialement. Nous tuons les femmes, avant même qu’elles viennent au monde! Et que dire du culte de la jeunesse (voir même l’érotisation de l’âge prépubère), des chirurgies et des mutilations? Que dire de la peur constante de tomber enceinte, d’être agressée, d’être humiliée? Que dire des clients de la prostitution, qui peuvent se commander une fille comme une pizza, en sélectionnant la couleur de ses cheveux, la taille de ses seins, son poids, son âge, sa pilosité…? Les corps des femmes, on peut même l’acheter et le mettre en pièces! Le langage sexiste est également fortement associé au corps: le courage est masculin: tu as des couilles. Toutefois, les femmes sont infantilisées et associées à la folie et la faiblesse: être une “fillette”, une “pussy”, avoir du sable dans la vagin ou faire une montée de lait. Les femmes sont hystériques (mot qui vient «d’utérus»).

Comment dire que mon corps n’a pas d’importance alors que je porte en moi les violences historiques infligées aux femmes? Pourquoi le corps des femmes est-il charcuté, marchandisé, violé, mis à mal depuis des siècles si ce n’est pas parce qu’il est un corps de femme?

Détacher les femmes de leur corps, c’est nous déposséder de notre histoire, c’est perdre le sens de nos luttes. Je ne vois pas comment on peut parler du droit à l’avortement sans mettre de l’avant le désir des femmes à avoir plus d’autonomie sociale et davantage d’opportunités. Si les hommes pouvaient également enfanter, l’avortement aurait-il été une chose interdite et un droit aujourd’hui constamment mis en péril? Nous sommes en droit de nous poser la question. En détachant l’avortement, par exemple, du corps des femmes, on oublie qu’au centre de la lutte, des intérêts sont en jeu: les intérêts des hommes à conserver leur contrôle sur nos corps à leur profit, et nos propres intérêts à disposer de nous-mêmes. D’autre part, comment comprendre que les menstruations sont choses taboues sans reconnaître que le corps des femmes a depuis toujours été considéré comme un incubateur à bébés, inutile et impur lors des règles (des femmes partout sur la planète doivent quitter l’école quand elles ont leurs règles, elles sont exclues de leurs communautés pour le simple fait de saigner)? Comment détacher les luttes pour le contrôle de notre corps au désir de nous émanciper d’un rôle social qui nous opprime, nous exploite et nous fait violence? Tout cela sonne à mes oreilles comme si on demandait aux personnes racisées de cesser de parler de couleur de peau pour adresser la question du racisme. Comme si on demandait aux personnes en situation de handicap de ne pas parler de leurs corps et des difficultés rencontrées par un monde bâti sur le capacitisme. Il ne faut toutefois pas confondre les choses: il existe une différence entre réduire une personne à son corps, et dire que les personnes détiennent une position sociale en fonction des corps qu’elles ont. Il y a une différence entre dire qu’une femme = vagin, et dire que notre vagin nous condamne à une position historique inférieure – une position que nous critiquons parce que nous sommes féministes.

Depuis des siècles, les hommes se sont arrogé le droit de nous définir, de décider pour nous ce qui était bon pour nous (et surtout pour eux). On nous a interdit et on continue de nous priver du plein contrôle de nos capacités reproductives, de l’éducation, de la politique (on aime mieux parler de linge nous autres, tsé), parce que nous sommes un sexe. On nous impose un code vestimentaire contraignant et dégradant dans certains milieux de travail, on nous force à nous vendre, à ouvrir les jambes, à accepter les coups et les bleus, pour survivre. On a décidé pour nous que notre destin était celui d’une seconde classe, reléguée à servir pour ce que nous sommes. Pendant des siècles, on nous a refusé le droit de prendre pleine possession de notre corps et on nous a fait croire que c’était dans notre nature de n’avoir rien pour nous. Alors quand je vois des femmes revendiquer le pouvoir sur son propre corps, son vagin, son utérus, je trouve cela plus que légitime. Parce que le contrôle de nos corps et notre autodétermination sont des enjeux qui ont toujours été et qui sont plus que jamais des enjeux féministes.

Tant qu’il le faudra!

subjugate

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