J’ai écouté récemment la série documentaire Hot Girls Wanted: Turned on sur Netflix. Dans le premier épisode intitulé Women on Top, on rencontre deux femmes qui travaillent dans l’industrie pornographique et qui oeuvrent derrière la caméra: Erika Lust, une réalisatrice suédoise de films pornos alternatifs, et Holly Randall, une productrice, directrice et photographe érotique américaine. Ce documentaire, qui nous présente le parcours de ces deux femmes, a été pour moi révélateur de ce qu’incarne la pornographie dite féministe aujourd’hui: un féminisme libéral dont le potentiel transformateur reste très limité.

Bien que les protagonistes soient toutes deux critiques de l’industrie porno dite mainstream, ce qu’elles perçoivent comme une alternative ou un progrès féministe n’apparaît pas vraiment comme tel à mes yeux. Évidemment, on peut d’emblée s’entendre sur le fait que la pornographie reproduit et encourage une représentation machiste, misogyne et déshumanisée de la sexualité. Il n’y a pas de doute là-dessus: c’est une industrie dirigée par les hommes, où les femmes sont des objets sexuels qui n’ont pas de désirs propres mis-à-part être au service de l’autre.

Dans le documentaire, Lust souligne que c’est aussi surtout la performance sexuelle qui compte dans la pornographie mainstream, et non la passion, le rapprochement et la réciprocité des partenaires. L’originalité artistique et le travail de mise en scène sont donc écartés au profit d’un acte brutal, froid et ordinaire. Dans cette perspective, Erika Lust souhaite intégrer «du vrai sexe» dans l’univers de la pornographie: des ébats passionnés, intimes et réciproques dans lesquels le point de vue féminin est primordial. Voilà un pas vers une pornographie féministe, nous disent certaines et certains! Bien que je peux reconnaître qu’un visuel travaillé et une mise en scène originale peut contribuer à apprécier davantage son oeuvre, je me demande dans quelle mesure une telle représentation du sexe a le potentiel de subvertir réellement les rapports sociaux de sexe.

Qu’est-ce qu’une représentation féministe?

Quand j’entends parler de pornographie féministe, je me demande toujours ce que peut-bien être une représentation féministe dans cet univers (que veut dire ce fameux point de vue féminin?). Est-ce une représentation du plaisir féminin, peu importe la nature de l’acte en tant que tel? Suite à l’écoute de cet épisode, les informations restent floues à ce sujet. J’ai donc consulté les bandes annonces des films d’Erika Lust sur son site web et, sans trop d’effort, on peut voir à répétition des éléments que l’on retrouve massivement dans la pornographie en général: des femmes sexys, aguicheuses, les talons hauts, un maquillage extravagant, la quasi-absence de poils, la soumission, le latex… le tout dans un cadre hétéronormatif et largement centré sur la pénétration. Disons que le féminisme ne m’a pas sauté aux yeux.

De plus, pourquoi le «vrai sexe» devient-il quelque chose de naturellement féministe? Du sexe passionné, je veux bien, mais dans un monde où notre éducation sexuelle provient de la pornographie, la ligne entre «vrai sexe» et porno ne m’apparaît pas si claire. Lust nous montre des femmes qui, oui, ont des désirs et semblent avoir du plaisir. Mais est-ce suffisant pour qualifier son contenu de féministe? Bien des femmes ont l’air d’avoir du plaisir dans la porno ordinaire, pourtant ça n’en fait pas une industrie moins sexiste.

J’en comprend donc que lorsque Erika Lust parle du point de vue féminin, elle ne parle pas d’un point de vue féministe. Les désirs qui sont exprimés par les femmes dans ses films ne visent pas tant à subvertir la sexualité, mais à intégrer les femmes à une sexualité qui existe déjà et qui est déjà largement définie par des standards patriarcaux. C’est elle même qui le dit: «I don’t want to get women out of porn, I want to get women into porn!». L’arrivée de la subjectivité féminine dans la pornographie ne semble pas venir confronter la domination masculine, au contraire, elle vient rendre les femmes complices de leur propre objectification.

Tout cela m’apparaît tout au plus comme un féminisme libéral, qui ne dérange pas, dans lequel les femmes ne font que s’adapter à un monde masculin, sexiste et objectifiant. Il ne s’agit certainement pas d’un féminisme qui remet en question les normes et les structures sociales qui encadrent la sexualité qu’on nous présente. Au contraire, on tente de valoriser des éléments traditionnellement associés à la subordination des femmes en les transformant en éléments de pouvoir: on se réapproprie le maquillage, les talons et le dirty talk pour affirmer la subjectivité féminine. Plutôt qu’une réelle prise de pouvoir, ce genre de célébration du sexe semble en fait créer une illusion d’empowerment et a pour effet d’augmenter notre tolérance au sexisme plutôt que de le confronter. Parce que c’est correct d’objectifier les femmes, tant qu’elles soient à l’aise. Mais une fois le produit en ligne, on a pas le contrôle sur le regard que vont y porter les consommateurs. L’empowerment devient donc un sentiment individuel dont la portée revendicatrice reste pauvre. Féminin ne veut pas nécessairement dire féministe. Désolée.

En ce sens, à quel problème veut-on répondre avec la pornographie féministe? Si l’on souhaite remettre en question la marchandisation de la sexualité et l’objectification du corps des femmes, je ne comprends pas en quoi changer le contenu de la pornographie puisse résoudre ce problème. Au contraire, il me semble évident que ça ne fait qu’exacerber la sexualisation des corps et légitimer l’exploitation sexuelle! Le problème à fétichiser les filles minces est-il résolu du coup que l’on fétichise les filles grosses? C’est ce qu’il faut reconnaître avec la pornographie, mainstream ou pas: c’est l’objectification et la marchandisation de la sexualité humaine qui sera toujours en jeu. Plutôt que d’affronter cette question, on la détourne en voulant intégrer de nouveaux produits au marché. Au lieu de tout vouloir faire entrer dans la pornographie, pourquoi ne faisons-nous pas le chemin inverse: la sexualisation de tout n’est-elle pas plutôt un problème, et certainement pas bénéfique pour les femmes? Pour reprendre les mots d’une féministe que j’admire: «Is our goal, as feminists, to be more like men and to merely adapt to a male-dominated world as best we can? Are we so unwilling to imagine something different than simply “more porn!”

Le féminisme: une marque de commerce

Le documentaire nous dit que le tiers des jeunes femmes qui consomment de la pornographie ont de la difficulté à trouver un contenu qu’elles aiment. C’est à la suite de ce constat qu’Erika Lust a décidé de se lancer dans la production de films explicites, dans le but d’offrir un produit à la hauteur des attentes du public féminin. Le féminisme dont il est question ici rejoint donc une perspective consumériste de l’action politique: un féminisme qui se présente comme une étiquette publicitaire, comme une marque de commerce. On cherche donc à introduire au sein du marché de nouveaux produits innovateurs plutôt que de remettre en question les mécanismes de l’exploitation sexuelle.

De notre côté, ce point de vue nous offre un cadre d’action extrêmement limité à l’intérieur duquel nos choix de consommation deviennent des gestes politiques individualistes et attachés au marché. En effet, il ne faut pas non plus oublier que l’entreprise d’Erika Lust reste une entreprise capitaliste qui doit répondre aux impératifs du marché si elle veut survivre. Je ne nie pas qu’il s’agit d’une plus petite entreprise et qu’elle ne se mesure pas du tout aux autres géants de l’industrie. Cependant, l’impératif de la croissance et des profits poussent inévitablement toute entreprise à contraindre sa production dans le temps et à maximiser sa productivité, ce qui peut donc parfois, dans ce cas-ci, brusquer les acteurs et actrices.

Dans le documentaire, on peut voir que l’actrice, qui tourne dans un des films de Lust, n’est pas tout à fait à l’aise, pour ne pas dire traumatisée, par son expérience. Elle doit arrêter la scène parce qu’elle lui cause des douleurs et on tente de savoir ce qui ne va pas, mais puisque nous avons un horaire à respecter, on doit continuer rapidement. Cela me semble donc aux antipodes d’une sexualité saine et respectueuse. Comment parler d’intimité et de réciprocité si nous avons la pression d’une équipe de tournage autour de nous à qui nous devons livrer la marchandise? J’en arrive à croire qu’une sexualité marchandisée ne peut être une sexualité libre, et une sexualité non libre ne peut pas être à mon sens émancipatrice pour les femmes.

De par leur ancrage dans les lois du marché, ces petites entreprises ont donc un potentiel transformateur très limité. Dans le documentaire, c’est Holly Randall même qui nous le dit. Elle doit faire son travail avec de moins en moins de budget, dans un contexte où la pornographie est majoritairement gratuite. En effet, seulement 3% des 10 millions de personnes qui consomment de la pornographie ont visité des sites payants dans la dernière année. Ces petites entreprises ont donc de la difficulté à survivre dans un marché mondial dominé par des grandes industries. En ce sens, on peut imaginer que pour continuer à croître, ces entreprises pourraient éventuellement être portées à élargir leur public, et donc, à se rapprocher des diktas de la porno mainstream et finalement, être récupérées par la grande industrie (si ce n’est pas déjà en cours). La pornographie que l’on dit mainstream restera celle à laquelle les jeunes continueront d’être confrontés.

Quoi faire, alors, me direz-vous? Bien que ce billet n’avait pas spécifiquement pour objectif de proposer en détails la marche à suivre pour changer les choses, je suis d’avis, à la lumière de ces constats, que la pornographie peut difficilement être réformée, et encore moins féministe. Dans le documentaire, c’est la première fois que j’entendais que le problème avec la pornographie résidait dans le fait que les consommatrices féminines n’en trouvent pas à leur satisfaction. Ne sommes-nous pas plus que de simples consommatrices? Le problème fondamental n’est-il pas plutôt que la pornographie marchandise la sexualité et le corps, reproduit et légitime des actes d’humiliation et de violences envers les femmes et qu’en plus, elle est notre éducation sexuelle? Pourquoi ne pas plutôt affronter directement les enjeux de l’exploitation sexuelle, la marchandisation du corps et de la sexualité? Et plus largement, n’avons nous pas autre chose à faire, nous, féministes, que de trouver mille moyens d’être excitantes pour les hommes?

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2 réflexions sur “La porno féministe: une illusion libérale?

  1. Bonsoir,
    Comme vous en voyant les bande-annonces du site d’Erika Lust je n’avais pas compris ce qu’il y avait de féministe là-dedans. D’ailleurs, je n’avais pas bien saisi en quoi c’était différent du porno mainstream.
    Pour autant, je pense que la demande de pornographie pour les femmes est importante, on ne peut pas faire comme si elle n’existait pas : regardez le succès de la littérature érotique ! Et là vous me direz que ces livres véhiculent tout autant de clichés que le porno, et qu’ils offrent eux aussi une vision bien dégradante des femmes. C’est vrai. Mais je ne pense pas que cela signifie qu’il n’y a pas d’alternatives possibles. Je pense qu’en matière de cinéma, comme en matière de littérature, on peut faire encore beaucoup de choses. Alors bien sûr ce ne sera peut-être pas très lucratif, mais à mon avis c’est tout à fait possible de faire de la pornographie féministe. Et pour cela, je vous rejoins : il ne faut pas reprendre les codes établis du porno mais chercher à faire quelque chose de différent, avec des idées artistiques nouvelles et surtout du respect pour les acteurs et les actrices, bref faire des films humains. (je suis peut-être trop optimiste, mais j’espère encore qu’il y a des gens qui ne recherchent pas le profit avant tout)
    J’espère avoir été claire. En tous cas merci beaucoup pour cet article éclairant !

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  2. J’étais tombée sur la bande-annonce d’un film d’Erika Lust sur les femmes qui aiment être « soumises ». Je me suis demandée en quoi ça changeait d’un porno classique, en dehors du vernis intello.

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