La porno féministe: une illusion libérale?

La porno féministe: une illusion libérale?

J’ai écouté récemment la série documentaire Hot Girls Wanted: Turned on sur Netflix. Dans le premier épisode intitulé Women on Top, on rencontre deux femmes qui travaillent dans l’industrie pornographique et qui oeuvrent derrière la caméra: Erika Lust, une réalisatrice suédoise de films pornos alternatifs, et Holly Randall, une productrice, directrice et photographe érotique américaine. Ce documentaire, qui nous présente le parcours de ces deux femmes, a été pour moi révélateur de ce qu’incarne la pornographie dite féministe aujourd’hui: un féminisme libéral dont le potentiel transformateur reste très limité.

Bien que les protagonistes soient toutes deux critiques de l’industrie porno dite mainstream, ce qu’elles perçoivent comme une alternative ou un progrès féministe n’apparaît pas vraiment comme tel à mes yeux. Évidemment, on peut d’emblée s’entendre sur le fait que la pornographie reproduit et encourage une représentation machiste, misogyne et déshumanisée de la sexualité. Il n’y a pas de doute là-dessus: c’est une industrie dirigée par les hommes, où les femmes sont des objets sexuels qui n’ont pas de désirs propres mis-à-part être au service de l’autre.

Dans le documentaire, Lust souligne que c’est aussi surtout la performance sexuelle qui compte dans la pornographie mainstream, et non la passion, le rapprochement et la réciprocité des partenaires. L’originalité artistique et le travail de mise en scène sont donc écartés au profit d’un acte brutal, froid et ordinaire. Dans cette perspective, Erika Lust souhaite intégrer «du vrai sexe» dans l’univers de la pornographie: des ébats passionnés, intimes et réciproques dans lesquels le point de vue féminin est primordial. Voilà un pas vers une pornographie féministe, nous disent certaines et certains! Bien que je peux reconnaître qu’un visuel travaillé et une mise en scène originale peut contribuer à apprécier davantage son oeuvre, je me demande dans quelle mesure une telle représentation du sexe a le potentiel de subvertir réellement les rapports sociaux de sexe.

Qu’est-ce qu’une représentation féministe?

Quand j’entends parler de pornographie féministe, je me demande toujours ce que peut-bien être une représentation féministe dans cet univers (que veut dire ce fameux point de vue féminin?). Est-ce une représentation du plaisir féminin, peu importe la nature de l’acte en tant que tel? Suite à l’écoute de cet épisode, les informations restent floues à ce sujet. J’ai donc consulté les bandes annonces des films d’Erika Lust sur son site web et, sans trop d’effort, on peut voir à répétition des éléments que l’on retrouve massivement dans la pornographie en général: des femmes sexys, aguicheuses, les talons hauts, un maquillage extravagant, la quasi-absence de poils, la soumission, le latex… le tout dans un cadre hétéronormatif et largement centré sur la pénétration. Disons que le féminisme ne m’a pas sauté aux yeux.

De plus, pourquoi le «vrai sexe» devient-il quelque chose de naturellement féministe? Du sexe passionné, je veux bien, mais dans un monde où notre éducation sexuelle provient de la pornographie, la ligne entre «vrai sexe» et porno ne m’apparaît pas si claire. Lust nous montre des femmes qui, oui, ont des désirs et semblent avoir du plaisir. Mais est-ce suffisant pour qualifier son contenu de féministe? Bien des femmes ont l’air d’avoir du plaisir dans la porno ordinaire, pourtant ça n’en fait pas une industrie moins sexiste.

J’en comprend donc que lorsque Erika Lust parle du point de vue féminin, elle ne parle pas d’un point de vue féministe. Les désirs qui sont exprimés par les femmes dans ses films ne visent pas tant à subvertir la sexualité, mais à intégrer les femmes à une sexualité qui existe déjà et qui est déjà largement définie par des standards patriarcaux. C’est elle même qui le dit: «I don’t want to get women out of porn, I want to get women into porn!». L’arrivée de la subjectivité féminine dans la pornographie ne semble pas venir confronter la domination masculine, au contraire, elle vient rendre les femmes complices de leur propre objectification.

Tout cela m’apparaît tout au plus comme un féminisme libéral, qui ne dérange pas, dans lequel les femmes ne font que s’adapter à un monde masculin, sexiste et objectifiant. Il ne s’agit certainement pas d’un féminisme qui remet en question les normes et les structures sociales qui encadrent la sexualité qu’on nous présente. Au contraire, on tente de valoriser des éléments traditionnellement associés à la subordination des femmes en les transformant en éléments de pouvoir: on se réapproprie le maquillage, les talons et le dirty talk pour affirmer la subjectivité féminine. Plutôt qu’une réelle prise de pouvoir, ce genre de célébration du sexe semble en fait créer une illusion d’empowerment et a pour effet d’augmenter notre tolérance au sexisme plutôt que de le confronter. Parce que c’est correct d’objectifier les femmes, tant qu’elles soient à l’aise. Mais une fois le produit en ligne, on a pas le contrôle sur le regard que vont y porter les consommateurs. L’empowerment devient donc un sentiment individuel dont la portée revendicatrice reste pauvre. Féminin ne veut pas nécessairement dire féministe. Désolée.

En ce sens, à quel problème veut-on répondre avec la pornographie féministe? Si l’on souhaite remettre en question la marchandisation de la sexualité et l’objectification du corps des femmes, je ne comprends pas en quoi changer le contenu de la pornographie puisse résoudre ce problème. Au contraire, il me semble évident que ça ne fait qu’exacerber la sexualisation des corps et légitimer l’exploitation sexuelle! Le problème à fétichiser les filles minces est-il résolu du coup que l’on fétichise les filles grosses? C’est ce qu’il faut reconnaître avec la pornographie, mainstream ou pas: c’est l’objectification et la marchandisation de la sexualité humaine qui sera toujours en jeu. Plutôt que d’affronter cette question, on la détourne en voulant intégrer de nouveaux produits au marché. Au lieu de tout vouloir faire entrer dans la pornographie, pourquoi ne faisons-nous pas le chemin inverse: la sexualisation de tout n’est-elle pas plutôt un problème, et certainement pas bénéfique pour les femmes? Pour reprendre les mots d’une féministe que j’admire: «Is our goal, as feminists, to be more like men and to merely adapt to a male-dominated world as best we can? Are we so unwilling to imagine something different than simply “more porn!”

Le féminisme: une marque de commerce

Le documentaire nous dit que le tiers des jeunes femmes qui consomment de la pornographie ont de la difficulté à trouver un contenu qu’elles aiment. C’est à la suite de ce constat qu’Erika Lust a décidé de se lancer dans la production de films explicites, dans le but d’offrir un produit à la hauteur des attentes du public féminin. Le féminisme dont il est question ici rejoint donc une perspective consumériste de l’action politique: un féminisme qui se présente comme une étiquette publicitaire, comme une marque de commerce. On cherche donc à introduire au sein du marché de nouveaux produits innovateurs plutôt que de remettre en question les mécanismes de l’exploitation sexuelle.

De notre côté, ce point de vue nous offre un cadre d’action extrêmement limité à l’intérieur duquel nos choix de consommation deviennent des gestes politiques individualistes et attachés au marché. En effet, il ne faut pas non plus oublier que l’entreprise d’Erika Lust reste une entreprise capitaliste qui doit répondre aux impératifs du marché si elle veut survivre. Je ne nie pas qu’il s’agit d’une plus petite entreprise et qu’elle ne se mesure pas du tout aux autres géants de l’industrie. Cependant, l’impératif de la croissance et des profits poussent inévitablement toute entreprise à contraindre sa production dans le temps et à maximiser sa productivité, ce qui peut donc parfois, dans ce cas-ci, brusquer les acteurs et actrices.

Dans le documentaire, on peut voir que l’actrice, qui tourne dans un des films de Lust, n’est pas tout à fait à l’aise, pour ne pas dire traumatisée, par son expérience. Elle doit arrêter la scène parce qu’elle lui cause des douleurs et on tente de savoir ce qui ne va pas, mais puisque nous avons un horaire à respecter, on doit continuer rapidement. Cela me semble donc aux antipodes d’une sexualité saine et respectueuse. Comment parler d’intimité et de réciprocité si nous avons la pression d’une équipe de tournage autour de nous à qui nous devons livrer la marchandise? J’en arrive à croire qu’une sexualité marchandisée ne peut être une sexualité libre, et une sexualité non libre ne peut pas être à mon sens émancipatrice pour les femmes.

De par leur ancrage dans les lois du marché, ces petites entreprises ont donc un potentiel transformateur très limité. Dans le documentaire, c’est Holly Randall même qui nous le dit. Elle doit faire son travail avec de moins en moins de budget, dans un contexte où la pornographie est majoritairement gratuite. En effet, seulement 3% des 10 millions de personnes qui consomment de la pornographie ont visité des sites payants dans la dernière année. Ces petites entreprises ont donc de la difficulté à survivre dans un marché mondial dominé par des grandes industries. En ce sens, on peut imaginer que pour continuer à croître, ces entreprises pourraient éventuellement être portées à élargir leur public, et donc, à se rapprocher des diktas de la porno mainstream et finalement, être récupérées par la grande industrie (si ce n’est pas déjà en cours). La pornographie que l’on dit mainstream restera celle à laquelle les jeunes continueront d’être confrontés.

Quoi faire, alors, me direz-vous? Bien que ce billet n’avait pas spécifiquement pour objectif de proposer en détails la marche à suivre pour changer les choses, je suis d’avis, à la lumière de ces constats, que la pornographie peut difficilement être réformée, et encore moins féministe. Dans le documentaire, c’est la première fois que j’entendais que le problème avec la pornographie résidait dans le fait que les consommatrices féminines n’en trouvent pas à leur satisfaction. Ne sommes-nous pas plus que de simples consommatrices? Le problème fondamental n’est-il pas plutôt que la pornographie marchandise la sexualité et le corps, reproduit et légitime des actes d’humiliation et de violences envers les femmes et qu’en plus, elle est notre éducation sexuelle? Pourquoi ne pas plutôt affronter directement les enjeux de l’exploitation sexuelle, la marchandisation du corps et de la sexualité? Et plus largement, n’avons nous pas autre chose à faire, nous, féministes, que de trouver mille moyens d’être excitantes pour les hommes?

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Si je ne suis pas opprimée à cause de mon corps, alors par quoi le suis-je?

Si je ne suis pas opprimée à cause de mon corps, alors par quoi le suis-je?

(Source de l’image: Facebook de Assignée garçon, janvier 2017).

Nombreuses sont les critiques qui ont été émises à l’endroit de la Marche des femmes qui a eu lieu samedi dernier. Moi la première à en dénoncer le discours ultra-libéral. Mais mon but n’est pas d’en parler ici. J’aimerais plutôt parler d’une remarque qui est venue me dresser le poil des jambes, surtout considérant qu’une des premières choses attaquée depuis l’arrivée de Trump concerne le corps des femmes.

Moi aussi, je suis tannée d’être définie par mon corps. Je suis tannée que, parce que j’ai des seins et un vagin, je dois avoir plus de sensibilité, avoir l’instinct maternel, raffoler du ménage, aimer le maquillage, être dépendante, précaire et avoir la charge sociale de prendre soin d’autrui sans aucune reconnaissance. Je suis tannée qu’avant même que j’ouvre la bouche, mon corps me trahisse et lance le message aux autres que je ne dois pas être prise au sérieux. Je suis tannée que la société me dise qu’à cause de mon corps, je ne peux avoir d’ambition, je ne peux atteindre certaines sphères sociales et je suis tannée qu’on me claque la porte parce que je porte en moi le potentiel d’un congé de maternité.

Comme plusieurs d’entre-nous, mon corps de femme, je l’ai détesté, je lui ai fait du mal. J’ai eu honte de mes menstruations, j’ai eu honte d’en parler, de cette chose normale qui me faisait pourtant sentir sale. J’ai eu honte de mon corps, à un point tel que pendant des années la nourriture a été pour moi un enfer, un vice qui allait me faire grossir et montrer au monde entier que je n’étais pas digne d’être une femme admirable. À l’adolescence, j’ai longtemps pensé que ma vulve n’était pas normale quand je voyais celles des femmes dans la pornographie. J’ai longtemps pensé que j’avais une maladie car j’avais du poil. J’ai longtemps pensé, comme plusieurs d’entre-nous sans doute, que pour être une femme, je devais me charcuter le corps, ou plutôt, «souffrir pour être belle», comme on disait. D’ailleurs, ce slogan n’est que trop éloquent: être femme, c’est être belle et… souffrir en silence. J’ai compris plus tard que mon aversion pour mon corps n’était pas un problème individuel: on apprend aux femmes à détester leur corps. On nous apprend très jeune que notre valeur sociale réside en grande partie dans notre apparence, et que cette apparence est définie par une société patriarcale qui fait de nous des objets au service de la classe masculine. Un monde qui fait de nos corps des fétiches, qui sexualise chacun de nos traits, qui exotise toutes celles qui ne sont pas blanches. Un monde qui fait de nos corps des accessoires, des trophées, des terres à s’approprier, des champs de batailles.

Et ça ne s’arrête pas là (comme si ce n’était pas déjà assez): la féminité, ce n’est pas tout. Parce que même si aujourd’hui je ne me maquille pas, ne m’épile pas et que je porte des vêtements neutres, je continue de me faire harceler dans la rue, je continue d’être celle qui torche mes camarades, je continue d’être infantilisée par mes collègues et d’en arracher plus qu’eux financièrement. Bien plus qu’une question de féminité, ce nos corps qui sont marqués socialement, ce sont à cause de nos corps que nous sommes placées dans la catégorie secondaire, que nous sommes l’Autre, face à l’absolu masculin, comme disait Simone de Beauvoir. C’est pour cette raison que l’idée de «nature féminine» est si tenace: les femmes sont réduites à leur corps et à leur capacité d’enfanter, et on leur a greffé tout un attirail de caractéristiques sociales que l’on a naturalisé afin de justifier la domination masculine: les femmes portent les enfants: elles sont donc naturellement faites pour le travail à la maison, le don de soi, elles sont moins ambitieuses, elles ne peuvent raisonner, etc. Le fait d’être marquée anatomiquement d’attributs génitaux féminins n’est donc pas anodin: il nous réduit, dès notre naissance, à des outils pour la classe masculine. C’est à cause de nos corps que nous sommes collectivement exploitées et appropriées, pas à cause d’un sentiment intérieur et encore moins d’un choix. Parce que quand t’es une femme tu réalises bien vite que t’en a pas, de choix. Bien qu’il soit temps de mettre fin à tout ce déterminisme biologique qui ne sert qu’à maintenir les femmes dans la subordination, il est faux de dire que notre corps n’a pas d’importance dans notre expérience en tant que femme dans ce monde. Parce que si c’est le cas, par quoi sommes nous définies? Sur quelle base se réunir pour penser un autre monde? Mon expérience en tant que femme ne se résume pas à mon rapport avec la féminité, ni à comment je souhaite me définir individuellement. Bien au contraire, nos corps nous imposent des limites et servent de socle à notre socialisation féminine qui, nous l’oublions souvent, est une expérience profondément marquée par la violence. On oublie qu’être femme ne se résume pas par mettre du eye liner et aimer le rose. Être une femme, c’est manger des claques toute sa vie et ce, peu importe comment tu t’identifies. C’est se faire réprimer quand on prend trop de place, c’est se faire dire qu’on est dans notre semaine quand on ose mettre notre pied par terre. C’est se faire taper le cul dans les bars, c’est se faire interrompre quand on parle, c’est écouter les problèmes des autres, c’est torcher son chum, ses camarades, c’est entendre qu’on est naturellement faites pour se donner (entendre ici être exploitée), particulièrement quand on est racisée. C’est se faire dire qu’on est mal baisée quand on est féministe, ou lesbienne. C’est constamment se faire rappeler notre rôle social et surtout, les conséquences que l’on peut subir lorsque l’on tente d’en déroger. Peu importe nos goûts et nos intérêts personnels, nos corps sont continuellement transformés en objet sexuel, en machine à bébés, et nous en bonnes à servir la société. Et on en a assez. Nous voulons, et nous avons notre mot à dire.

Depuis des siècles, nous sommes obligées d’entrer en relation avec les hommes pour survivre, nous oublions qu’aujourd’hui ce sont encore des milliers de filles et de femmes qui subissent le mariage forcé et ce, pour unique raison qu’elles sont des femmes. Nous oublions que des milliers de femmes choisissent ou sont forcées de faire avorter un embryon parce qu’il est féminin et qu’une femme vaut moins socialement. Nous tuons les femmes, avant même qu’elles viennent au monde! Et que dire du culte de la jeunesse (voir même l’érotisation de l’âge prépubère), des chirurgies et des mutilations? Que dire de la peur constante de tomber enceinte, d’être agressée, d’être humiliée? Que dire des clients de la prostitution, qui peuvent se commander une fille comme une pizza, en sélectionnant la couleur de ses cheveux, la taille de ses seins, son poids, son âge, sa pilosité…? Les corps des femmes, on peut même l’acheter et le mettre en pièces! Le langage sexiste est également fortement associé au corps: le courage est masculin: tu as des couilles. Toutefois, les femmes sont infantilisées et associées à la folie et la faiblesse: être une “fillette”, une “pussy”, avoir du sable dans la vagin ou faire une montée de lait. Les femmes sont hystériques (mot qui vient «d’utérus»).

Comment dire que mon corps n’a pas d’importance alors que je porte en moi les violences historiques infligées aux femmes? Pourquoi le corps des femmes est-il charcuté, marchandisé, violé, mis à mal depuis des siècles si ce n’est pas parce qu’il est un corps de femme?

Détacher les femmes de leur corps, c’est nous déposséder de notre histoire, c’est perdre le sens de nos luttes. Je ne vois pas comment on peut parler du droit à l’avortement sans mettre de l’avant le désir des femmes à avoir plus d’autonomie sociale et davantage d’opportunités. Si les hommes pouvaient également enfanter, l’avortement aurait-il été une chose interdite et un droit aujourd’hui constamment mis en péril? Nous sommes en droit de nous poser la question. En détachant l’avortement, par exemple, du corps des femmes, on oublie qu’au centre de la lutte, des intérêts sont en jeu: les intérêts des hommes à conserver leur contrôle sur nos corps à leur profit, et nos propres intérêts à disposer de nous-mêmes. D’autre part, comment comprendre que les menstruations sont choses taboues sans reconnaître que le corps des femmes a depuis toujours été considéré comme un incubateur à bébés, inutile et impur lors des règles (des femmes partout sur la planète doivent quitter l’école quand elles ont leurs règles, elles sont exclues de leurs communautés pour le simple fait de saigner)? Comment détacher les luttes pour le contrôle de notre corps au désir de nous émanciper d’un rôle social qui nous opprime, nous exploite et nous fait violence? Tout cela sonne à mes oreilles comme si on demandait aux personnes racisées de cesser de parler de couleur de peau pour adresser la question du racisme. Comme si on demandait aux personnes en situation de handicap de ne pas parler de leurs corps et des difficultés rencontrées par un monde bâti sur le capacitisme. Il ne faut toutefois pas confondre les choses: il existe une différence entre réduire une personne à son corps, et dire que les personnes détiennent une position sociale en fonction des corps qu’elles ont. Il y a une différence entre dire qu’une femme = vagin, et dire que notre vagin nous condamne à une position historique inférieure – une position que nous critiquons parce que nous sommes féministes.

Depuis des siècles, les hommes se sont arrogé le droit de nous définir, de décider pour nous ce qui était bon pour nous (et surtout pour eux). On nous a interdit et on continue de nous priver du plein contrôle de nos capacités reproductives, de l’éducation, de la politique (on aime mieux parler de linge nous autres, tsé), parce que nous sommes un sexe. On nous impose un code vestimentaire contraignant et dégradant dans certains milieux de travail, on nous force à nous vendre, à ouvrir les jambes, à accepter les coups et les bleus, pour survivre. On a décidé pour nous que notre destin était celui d’une seconde classe, reléguée à servir pour ce que nous sommes. Pendant des siècles, on nous a refusé le droit de prendre pleine possession de notre corps et on nous a fait croire que c’était dans notre nature de n’avoir rien pour nous. Alors quand je vois des femmes revendiquer le pouvoir sur son propre corps, son vagin, son utérus, je trouve cela plus que légitime. Parce que le contrôle de nos corps et notre autodétermination sont des enjeux qui ont toujours été et qui sont plus que jamais des enjeux féministes.

Tant qu’il le faudra!

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La théorie c’est la porno, la pratique c’est la violence

La théorie c’est la porno, la pratique c’est la violence

Comme vous toutes, je vis dans les derniers jours de la colère, de l’humiliation, du découragement, mais aussi de la force extraordinaire de nous voir rugir. Mais voilà que d’autres débats surgissent en trame de fond, des débats qui m’épuisent, qui me font sentir comme une outsider au mouvement, comme une féministe plus que frustrée. Ça l’air que maintenant on ne peut plus parler de l’industrie du sexe dans une mobilisation contre les violences sexuelles.

Pourtant, comment ne pas en parler de l’industrie du sexe dans ce contexte? Déjà qu’il y a des journalistes qui fouillent dans la vie d’Alice, qui disent qu’elle aurait peut-être travaillé dans l’industrie du sexe au moment des faits. Moi ça m’a juste frappé tellement c’était clair, comment en mobilisant ces arguments ces journalistes nous révélaient la nature de cette industrie. Ils essaient d’insinuer par là que ces agressions n’en sont pas réellement, parce que le bonhomme aurait payé pour ça tsé. Ah, c’est donc ça que les hommes s’imaginent. Que quand tu paies, t’as le pouvoir, t’as le contrôle, t’as le droit d’user de la sexualité et du corps d’une femme comme tu le souhaites?

Il est plus que nécessaire de faire entendre une voie radicale dans tout ce tumulte. Sans oui, c’est non? Qu’est-ce qui se passe quand je dis oui, mais que je pense non? Parce que si je disais non, j’allais me mettre économiquement dans marde. Parce que si je disais non, j’allais endurer des pleurs et devoir jouer au psy au lieu de la pute. Parce que si je disais non, je n’aurais pas obtenu ses faveurs, pis il m’aurait jamais donné accès au boys club. Je ne nie pas ici l’importance du consentement, mais celui-ci a ses limites. Pourquoi donc on a de la criss de difficulté à dire non, à prendre nos jambes à notre cou? Peut-être ben parce qu’on a parfois pas le pouvoir de le faire, parce qu’on a appris à ouvrir les jambes pour survivre. Mais non, c’est pas notre osti de job de vous écouter vous lamenter, de vous torcher pis de vous faire sentir fort. On est tannée en criss que vous mettiez vos queues partout.

Pis moi je suis tannée en criss qu’il y ait des féministes qui défendent les clients et les proxénètes. Ces clients qui pensent que parce qu’ils paient, ils peuvent faire ce qu’ils veulent. Cette porno qui nous humilie, nous objectifie et nous crache dans la face. Comment ne pas faire le lien, alors qu’on a souvent accepté de faire des choses humiliantes et violentes au lit pour ne pas lui casser les couilles? Comment ne pas faire le lien, alors que nous sommes plusieurs à s’être senties forcées à avoir une relation sexuelle alors qu’il nous avait payé un verre? Non, on ne peut pas dénoncer la culture du viol sans dénoncer l’industrie du sexe qui la reproduit, cette culture. Alors non, je ne vais pas rester silencieuse, et j’espère que mes camarades non plus.

«Grève des femmes,
pour ne plus être exploitées par les hommes :
arrêtons de leur sourire, de les servir, de les reproduire, de les faire jouir ;
prenons notre vie et nos désirs en main, construisons nos lendemains.»

Militantisme trans et féminisme radical: pierres d’achoppement, points de rapprochements

Militantisme trans et féminisme radical: pierres d’achoppement, points de rapprochements

Être une femme est éminemment social. On ne peut être une femme simplement à cause d’un profond sentiment intérieur, aussi puissant, persistant et bouleversant qu’il puisse être. On peut être une personne née homme mais malheureuse, qui rejette en bloc tous les stéréotypes de genre associés à son sexe et préfère de loin ceux associés au sexe féminin (même s’il s’agit de codes subversifs comme être une femme butch). On peut vouloir « vivre comme une femme »[1] et peut-être, à force de le faire, le devenir partiellement, voire totalement, qui sait ?

Cependant, pour que des femmes, qui ont été assignées à la classe dominée et socialisées comme telles depuis leur naissance, et des personnes nées hommes, qui veulent vivre comme elles, en viennent à bâtir des solidarités, encore faut-il partir sur des bases de respect mutuel et reconnaître le vécu différencié de chacun.e.

Les féministes assignées femmes à la naissance ne sont pas heureuses d’être des femmes. Elles rejettent partiellement ou totalement les codes de conduite qui viennent, dans une société patriarcale, avec leurs organes génitaux. Sinon, elles ne seraient pas féministes. Ainsi, les appeler « cis » et leur attribuer une position dominante me semble un point de départ plutôt malheureux. On leur attribue un profond sentiment intérieur d’être « femmes » qu’elles-mêmes ne ressentent pas forcément ou, du moins, qu’elles ressentent davantage comme quelque chose imposé de l’extérieur[2].

Si l’on a été assigné homme à la naissance, il faut reconnaître que cela venait avec des privilèges, même si les codes de conduite qui y étaient attachés nous dégoutaient profondément, voire nous rendaient malheureux/malheureuse au point de commettre des tentatives de suicide. Il faut reconnaître qu’il existe des structures objectives qui, du point de vue macro, favorisent une classe (les hommes) au détriment de l’autre (les femmes). Cela ne veut absolument pas dire qu’au niveau micro, aucun homme ne pourra jamais avoir des conditions matérielles d’existence pires qu’aucune femme. Cela est très possible, tout comme certains capitalistes, propriétaires de PME, constamment sur le bord de la faillite sont probablement moins « chanceux » que certains hauts salariés qui gagnent 100 000$ dans un travail qu’ils aiment. Cela ne fait malheureusement pas moins des premiers des capitalistes; il s’agit position objective au sein d’une structure objective.

Cette position qu’on occupe au sein de la structure de classes de sexes n’est peut-être pas immuable. Cependant, si elle ne détermine certainement pas à 100% nos valeurs, nos goûts et notre personnalité, affirmer qu’elle ne nous détermine pas du tout serait tout aussi mensonger. Si l’on souhaite changer de classe et vivre comme une femme, il faut être conscient.e que l’on va vers la classe des opprimées et que, pour beaucoup des personnes qui la composent, cela n’a rien d’amusant ni de satisfaisant. Il faut reconnaître que l’on fait cela à partir de son privilège de personne assignée homme à la naissance, même si on est la personne la plus malheureuse, souffrante et discriminée de la terre.

Des personnes assignées hommes pourraient en venir à se comporter comme n’importe quelle personne socialisée femme dès la naissance, qui sait ? Mais le contraire est également possible : des personnes ayant reçu une socialisation partiellement masculine pourraient maintenir, malgré elles, certains comportement typiquement masculins et cela a été constaté à plusieurs reprises par le passé : agressions sexuelles dans des prisons, des refuges pour femmes, des vestiaires[3], menaces à teneur sexuelle sur internet, monopole de la discussion, invalidation de la parole des personnes nées femmes[4], manipulation[5], etc.

Si ces exemples ne sont pas suffisants pour condamner l’ensemble des personnes trans homme vers femme, on ne peut non plus balayer du revers de la main les inquiétudes des femmes face à la venue de personnes nées hommes (et donc avec un pénis, pour les transgenres qui choisissent de ne pas faire de chirurgie et qui ne sont donc pas transsexuels) dans leurs espaces non-mixtes. Ces femmes peuvent avoir été victimes de violence conjugale, d’agressions sexuelles, de harcèlement, etc. Elles sont elles aussi les mieux placées pour savoir ce qui est bon pour elles ! On ne peut simplement assimiler leurs préoccupations ou leurs demandes à de l’intolérance crasse sans par là même invalider leur parole.

Mais qu’est-ce qu’une femme?

L’essentialisme n’est pas de penser que si on nait avec un vagin, on est une femme. Cette affirmation n’est qu’une constatation de comment fonctionne la socialisation genrée : lorsque l’on nait avec un vagin (ou des organes génitaux mixtes qui ont été considérés comme plus près de « vagin » que de « pénis »), on nous éduque à devenir une femme. Il ne s’agit donc pas d’un déterminisme biologique. Penser, au contraire, que l’on peut naître déjà femme (que ce soit avec un vagin, un pénis ou des organes génitaux mixtes), voilà une déclaration essentialiste contre laquelle bon nombre de féministes se battent depuis plusieurs décennies. Le concept plutôt récent d’ « identité de genre » semble aussi loufoque, aux oreilles de plusieurs féministes, que les déclarations de Rachel Dolezal qui « s’identifie comme noire ». L’affirmation selon laquelle l’identité de genre existe, mais pas l’identité de race, ne repose que sur la foi des personnes qui la prononce.

Affirmer que l’on est une femme absolument indépendamment de ce que le reste de la société en pense est donc heurtant pour les féministes qui tentent au contraire de démontrer que ce qu’elles sont et ce qu’elles font n’a rien de naturel ni d’inné, mais leur est imposé socialement. Accepter que l’on puisse naître femme en dehors de toute socialisation reviendrait à piler sur les fondements de la lutte féministe. Difficile de ne pas sentir que nous revivons encore une fois la même chose : une invalidation de nos besoins et une subordination de ceux-ci aux intérêts d’autrui.

Des solidarités, oui, mais à quel prix?

Affirmer que l’identité de genre n’a absolument rien à voir avec la biologie et la socialisation qui s’en suit ne peut constituer un point de départ pour bâtir des solidarités entre la communauté trans et les féministes radicales. Toutefois, si ces dernières refusent que l’on puisse être une femme en son fort intérieur puisqu’il n’y a pas d’essence féminine, mais seulement une condition imposée par la classe des hommes, peut-être peuvent-elles admettre que toutes les personnes assignées hommes à la naissance ne sortent pas grandes gagnantes du patriarcat. C’est le cas, notamment, des homosexuels, qui ébranlent la famille hétérosexuelle comme pilier social de l’exploitation des femmes. Certains hommes seraient eux aussi opprimés par le patriarcat, pour ne pas se conformer suffisamment avec les attentes de la masculinité. L’idée n’est pas d’établir une comparaison quantitative afin de déterminer s’ils le sont plus ou moins que certaines femmes. De toutes façon, nous n’avons pas de « souffromètre » et il ne s’agit pas, non plus, d’un concours du plus souffrant. Il s’agit de différences qualitatives : ce ne sont pas les mêmes oppressions, mais elles ont probablement la même source. Ces personnes auraient elles aussi avantage à se révolter, tout comme les petits capitalistes qui en arrachent pourraient souhaiter la fin du capitalisme. Des alliances pourraient donc se former entre les différents groupes opprimés par le patriarcat. Plutôt que d’allonger à l’infini le cigle LGBTQ2 et démultiplier les carcans, peut-être que les personnes qui ont des sexualités ou des identités non conformes pourraient s’allier pour mettre fin à ces carcans. Nous pourrions alors rêver d’un avenir plus libre et plus doux, avec des gens qui aiment des gens, des gens qui s’habillent de telle façon ou qui aiment tels jouets, tels sports ou telles occupations.

Cependant, ce n’est pas aux femmes de prendre soin de l’ensemble des écorchés de la Terre, ni même du patriarcat. Aussi choquant que cela puissent sonner aux oreilles de certain.e.s, nous ne sommes pas les mères du monde et encore moins responsables de la souffrance de tous et toutes. Si certains hommes ou personnes nées hommes font les frais d’une structure qui auraient pu les servir mais à laquelle ils/elles dérogent, les femmes peuvent bâtir des solidarités avec ces personnes, mais elles n’en ont certainement pas l’obligation. Et surtout, cela ne peut pas se faire dans n’importe quelles conditions et notamment au détriment de leurs revendications. Pourquoi les autres hommes critiques du patriarcat ne font-ils pas, eux, un peu de care avec ces personnes ! Ont-ils peur de se sentir émasculés ?

Il n’y a pas, d’un côté, les « vrais hommes » et de l’autre, « le reste », ce paquet informe de gens aux conditions diverses et parfois irréconciliables. Les femmes ont le droit d’exister pour et par elles-mêmes, comme classe. C’est ce qu’on a appelé la lutte féministe.

[1] Expression reprise d’une personne trans : https://twitter.com/GenderMinefield?lang=fr

[2] Voir, à ce sujet, ce texte de la même personne trans sur son blog personnel : https://newnarratives2014.wordpress.com/2014/05/16/how-is-gender-harmful-and-what-does-the-idea-of-gender-abolition-mean-to-trans-women/

[3] http://nounequalrights.com/information/wpcontent/uploads/2014/05/TheThreattoWomenandGirlsIllustrated-1.pdf

[4] https://terfisaslur.com/

[5] https://4thwavenow.com/2016/04/27/shrinkingtosurviveaformertransmanreportsonlifeinsidequeeryouthculture/

 

« Tranny Tyranny » et le catcall de validation

« Tranny Tyranny » et le catcall de validation

Vidéo: https://www.youtube.com/watch?v=LPiincmo2mM

« Sometimes the best way to know that people are really seeing you as a woman, and not being polite about knowing you’re trans, is when they are being misogynistic. […] Well, even if I don’t like that, I do get some validation out of it. »

«They thought that my experience of being validated by street harassment was unacceptable and […] unfeminist. The greater good of fighting sexual harassment was more important than the complexities of trans women’s experiences. »

Attention, trigger warning: féministes radicales indignées (et toujours au poste)

Ok. T’as le droit. T’as le droit de sentir que les regards masculins valident ton identité. Ça fait pas de toi une personne moins féministe, ok, on peut s’entendre là dessus. Mais tu attends quoi des féministes au juste? Une approbation? Une médaille? Non.

Mais où est passé ce bon vieux temps où le féminisme était un mouvement social qui mobilisait les femmes dans une lutte politique revendiquant rien de moins que l’abolition du patriarcat et de ses institutions sous toutes ses formes? Force est de constater que les féministes d’aujourd’hui ont mieux à faire. Pour réinventer la lutte, rien de mieux que de prendre un selfie, mettre du glitter et être chix. Parce que le #féminisme, c’est tendance, mais faudrait pas trop déranger quand même ! Alors on se met du rouge-à-lèvre féministe, on sort notre hello kitty féministe, pis on vit notre vie féministe. Parce qu’on est en 2016. Quand même. Chaque petit geste compte. Alors le féminisme, aujourd’hui, ben, c’est tout ce que tu veux ! Je suis valide, nous sommes valides. Viens pas invalider mon expérience, espèce de “cis-TERF” (c’est bien ça, le mot en vogue ces jours-ci, right?). En pointant ton doigt à la caméra, tu sembles dire que « It’s their fault (feminists) of building a whole worldview that does not allow for trans womens’ lives ». Mais quelle surprise! De toute façon, c’est toujours la faute aux féministes de peter le fun des autres. #oldnews #boucémissaire

C’est ben correct de te sentir belle. De te sentir femme. Tu as raison, tu ne devrais pas t’excuser pour ton expérience personnelle. Ben d’accord. Tout comme on devrait pas nous excuser de nous indigner par le fait que se faire catcaller puisse être envisagé comme une expérience légitime d’un point de vue féministe. Tu sais, il n’y a pas que les femmes trans qui se font «valider» en sortant de chez elles. Nous, tu sais, on a pas un style très féminin, pis on se fait valider en ostie quand on sort dans la rue. Bienvenue dans la classe des femmes! Reste qu’on est d’accord avec ta conclusion: « On the one hand, It’s true that I’m validated, on the other hand, it’s true that I often feel afraid when that happens ». That’s the point: comment se faire reconnaître en tant que femme dans un monde où nous sommes des objets sexuels qui n’existent que pour le plaisir des hommes? Sérieux.

Pour toutes celles qui se sentent bien dans leur peau et qui aiment se sentir sexy et regardées. Tant mieux. Mais il faudra accepter la dure réalité que non… c’est pas de l’empowerment. C’est pas révolutionnaire. Ça ne change pas les choses et ça met un pansement sur un bobo. Le féminisme, c’est pas le fun (désolée). Le féminisme, ça sert pas à valider l’expérience des femmes qui se sentent reconnues lorsqu’elles sont objectifées. Ça, c’est la job du patriarcat. Depuis toujours, on nous apprend à sexualiser l’objectification, pour qu’on en arrive à se sentir sexy à être des objets, si tu fais bien l’équation. Où sont les féministes pour dire que nos corps ne sont pas des fétiches qui n’existent que pour être fourrés?

Ça m’fait penser. L’année dernière, la comédienne trans Laverne Cox posait nue pour le magasine de beauté américain Allure. Un geste acclamé de part et d’autres. Un pas de plus vers la reconnaissance sociale des femmes trans, disait-on. Elles peuvent aussi se sentir belles et aimer leur corps. Bien dans sa peau, je veux bien, mais n’y aurait-il pas d’autres moyen d’encourager les femmes à moins détester leur corps qu’en posant nue sur un magazine de mode, tout en ne défiant aucun standard de beauté? Oui je répète, aucun standard de beauté?! Quel message envoie-t-on lorsque l’on affirme que l’empowerment féministe c’est se sentir belle à être objectifiée? On en avait pas assez des pubs sexistes pis des standards de beauté inatteignables? On en avait pas assez d’être traitées en objets sexuels? Là, on est prêtes à faire des concessions et affirmer que dans certains cas, ça va? Que c’est même féministe? Que dans certains cas, c’est acceptable? Pis si nous on trouve ça problématique, c’tu parce qu’on est trop pognées? Pas assez bien dans notre corps? Trop « orthodoxes » comme tu dis? Please. Amène le nous ton magazine qu’on y pose un beau fuck you, on va te montrer c’est quoi être gracieuses (pis poilues, eh oui!). Parce que l’empowerment par la féminité, on y croit pas. Oups.

Notre «greater good» comme tu dis, en tant que féministes, c’est de faire en sorte que les hommes soient tenus responsables de l’objectification et des violences qu’ils nous infligent. C’est mettre la sécurité des femmes en priorité. C’est par ça qu’on sera émancipées. C’est un projet collectif. That’s it. Ah oui, et ce n’est jamais un bon signe quand un projet social mise davantage sur les sentiments de valorisation individuels, remarque. Meh.

Se donner du pouvoir, c’est challenger ceux qui en ont: pas leur plaire, se soumettre et en plus leur dire qu’on est bien la dedans.
Nous, féministes, ne cherchons pas à exister par l’entremise du regard masculin.
Nous, femmes, ne vivons pas pour être des fuck toys «validées» par les hommes. Voir qu’on doit répéter ça, même en 2016. #sorrynotsorry

Radicales tant qu’il le faudra.

l.php

Murphy Cooper, t’es peut-être fluide, mais t’es crissement pas féministe

En réponse à: http://www.nightlife.ca/2016/05/24/le-detesteur-coudonc-es-tu-une-queer-murphy-cooper-je-suis-fluide-oui

C’est drôle, quand des artistes québécois ont recours au «blackface», la gauche hurle au scandale raciste (et c’en est bien un), mais quand des hommes se maquillent et s’habillent «sexy», la gauche applaudit un geste aussi admirable. Qu’y a-t-il d’admirable dans le fait de perpétuer l’oppression des femmes? Désolée de vous apprendre que non, nous les femmes, on ne trouve pas ça très émancipateur le maquillage et les talons hauts. On t’apprend rien en te disant que ça fait quand même plusieurs siècles qu’on subit la pression des corsets, des robes, des mini-jupes, des décolletés, des lèvres pulpeuses, des chirurgies plastiques pis des mèches de cheveux qui ont pas le droit aux faux pas. La féminité de laquelle tu te revendiques, ben nous on lutte tous les jours contre le cadre dans lequel elle nous enferme, celui du tais-toi, sois belle, souris et sois sexy. Parce qu’on apprend vite en tant que femme, que notre rôle c’est de savoir être cute, pour mieux écarter les jambes, pour vous les dudes.

Donc quand tu encenses le rouge à lèvre, ça nous fait un peu grincer des dents tsé. Dans le fond, on s’en criss ben que tu en portes. Fais juste pas dire que ça nous libère, on est capable de se charger de ça nous-mêmes. Ah, et au fait. On aimerait ça te dire que c’est pas mal mascu ce que tu dis. Oui, oui. On aurait pu s’attendre à ce que tu reconnaisses peut-être un peu plus tes privilèges d’homme: tsé le fait qu’on s’attende des femmes à ce qu’elles soient nounounes quand elles font leurs sous-marins Subway, ou inaptes, quand elles sont au bikeshop, ça devrait pas être interprété comme un privilège pour celles-ci. Quoi? Tu souffres de ne pas savoir changer ton pneu de vélo!?!?! Ayoye, finalement mes difficultés financières liées au fait que je doive m’occuper de mes enfants, du ménage, pis de mon chum, en plus de mon emploi à temps partiel, sont vraiment minimes en comparaison avec ce que tu vis. Dis-toi que moi j’aurais bien aimé qu’on me montre à gonfler mon osti pneu de vélo, au lieu de toujours me faire prendre en charge, parce que ça a l’air que les filles c’est trop nono pour ces affaires là. Bienvenue l’indépendance! Tsé, les stéréotypes, ça peut peut-être te faire feeler cheap quand t’es pas capable d’y répondre, mais ce qu’on vit, ça va au-delà du feeling, ça s’incarne concrètement dans le quotidien comme des claques pis des coups.

Être femmes, ça va bien au-delà de se maquiller. Même que nous, on se maquille pas vraiment, pis ça nous a pas empêché d’avoir subi des violences sexuelles, pis d’avoir honte de nos corps, pis d’avoir caché nos menstruations à nos parents pis nos amies, pis de vous torcher, vous les gars, à longueur de journée, mais pas pouvoir l’écrire sur notre C.V. Donc quand tu dis que tu es plus «femme» que ta mère, ta grand-mère, ta copine pis tes amies, ben ça nous hérisse le poil de pubis tsé. Être femme c’est pas un fucking feeling, c’est pas une condition que tu choisis. Être femme, ça a rien de glamour: pas de paillettes ni de confettis. C’est rough en esti. Oser dire que tu es plus femme que les femmes dans ton entourage car tu as de la compassion c’est absolument rien comprendre aux stéréotypes et c’est de se baigner dans un narcissisme misogyne – un entitlement que seul un homme arrive à intérioriser avec des années de socialisation d’homme…malgré tes difficultés épisodiques au Subway…Oops.

Ton étiquette de queer ne change rien. Ton étiquette de queer ne change pas ta socialisation, ne change pas tes années de garçon, et ce n’est surtout pas parce que tu n’incarnes pas le type viril hypermasculin qui prend du steak dans son sous-marin que tu es moins un homme. Il n’existe pas deux classes d’hommes: les masculins et le reste. En relation aux femmes, vous êtes tous issus de la même socialisation, donc ta voix jugée aiguë ne fait pas de toi autre chose qu’un homme. Ouvre donc les horizons et les possibilités de représentations pour les hommes au lieu de tomber dans une logique conservatrice à saveur «progressiste»: pas assez viril pour être un homme + aimer les choses stéréotypiquement féminines = pas un homme? Mais plus proche d’une femme? Donc queer? Ne vois-tu pas l’essentialisme de tes propos? Je dois t’avouer qu’en refusant de me raser et de me maquiller, je dois être un homme? Attend, laisse-moi changer ma Diva Cup et prendre un Midol pour mes crampes menstruelles et mes nausées, je te reviens là dessus.

Mot de la fin. Si tu les trouves dont ben inspirantes les femmes qui t’entourent, ben laisse-les donc parler. Laisse-leur donc la place de s’exprimer sur leur expérience en tant que femme. Pis surtout, surtout. Il y aurait tellement d’autres manières de les célébrer que de mettre du fucking maquillage: tsé il y a pas juste Kim Kardashian là dans la vie. Il y aussi Madeleine Parent, Rosa Luxembourg, Angela Davis, pis j’en passe. Nous les femmes, on sait aussi parler, on sait aussi faire la révolution. Faque si tu veux nous ressembler, torche donc ta mère pis ta copine, c’est ce qu’elles font depuis que tu les connais.

Révolutionnairement,

Réplique radicale